Pourquoi certains immigrés sont-ils acceptés, d’autres tolérés et d’autres rejetés ?
Soraya Mohamedi · Coordinatrice du domaine emploi d’Ubuntu Canarias · 15 min de lecture
L’immigration ne parle pas seulement de celles et ceux qui arrivent ; elle montre aussi qui nous sommes, nous qui accueillons. Un regard psychologique, humain et social sur nos préjugés.
Il y a une question qui mérite d’être posée sans craindre de déranger, sans entrer dans des débats politiques et sans transformer le sujet en une défense aveugle de l’immigration ou en un rejet général : pourquoi certaines personnes étrangères semblent-elles inspirer confiance presque automatiquement, tandis que d’autres doivent sans cesse prouver qu’elles en sont dignes ?
En Espagne vivent côte à côte des personnes venues d’Amérique latine, du Maroc, d’autres pays africains, d’Europe, d’Asie et de bien d’autres régions. Toutes ont des histoires différentes, des raisons différentes d’émigrer, des situations personnelles particulières et leur propre façon de comprendre la vie. Pourtant, elles ne semblent pas toutes occuper la même place dans notre imaginaire collectif. Il y a des personnes que nous percevons comme proches avant même de les connaître, et d’autres que nous regardons avec une certaine méfiance, même lorsqu’elles n’ont absolument rien fait qui la justifie.
Pourquoi cela se produit-il ? Pourquoi la langue, l’apparence physique, la religion, la tenue ou certaines coutumes peuvent-elles autant influencer la première impression que nous nous faisons de quelqu’un ? Et pourquoi, lorsqu’une personne d’un groupe socialement stigmatisé commet un délit, son origine peut-elle devenir le centre de la conversation, alors que, dans d’autres cas, le même fait est vu comme un comportement individuel ?
On ne répond pas à ces questions en disant que certaines personnes sont bonnes et d’autres mauvaises, ni en affirmant que tout rejet est du racisme ou que toute inquiétude sur la vie commune est injustifiée. Pour comprendre ce qui se passe, il faut aller au-delà des réponses rapides et observer les mécanismes psychologiques, culturels et émotionnels qui interviennent dans notre manière d’entrer en relation avec celles et ceux que nous considérons comme différents.
L’immigration est aussi un miroir. Elle nous permet d’observer nos peurs, nos loyautés, nos besoins de sécurité, nos préjugés appris et notre capacité —ou notre difficulté— à reconnaître l’humanité de quelqu’un qui n’appartient pas à notre groupe.
1. La proximité culturelle : pourquoi nous nous sentons plus proches de certaines personnes que d’autres
Lorsqu’une personne latino-américaine arrive en Espagne, elle peut trouver des éléments qui facilitent le premier contact : une langue commune, des expressions familières, des références culturelles partagées, certaines traditions semblables et, souvent, des liens historiques et familiaux entre les deux rives de l’Atlantique.
Cela ne veut pas dire que toutes les personnes latino-américaines se ressemblent, qu’elles partagent forcément nos coutumes ou que l’intégration soit toujours facile. L’Amérique latine est extraordinairement diverse. Mais il existe des points de connexion qui peuvent réduire la distance initiale entre celui qui arrive et celui qui accueille.
Avec une personne marocaine, surtout lorsqu’elle vient d’un milieu culturel et religieux très différent de celui de l’observateur, cette familiarité peut être moindre. Il peut y avoir des différences linguistiques, religieuses, familiales ou sociales qui demandent plus de temps et de volonté pour se comprendre. L’islam, par exemple, peut être inconnu pour quelqu’un qui n’a jamais vécu de près avec une personne musulmane. Et ce que l’on connaît mal peut être perçu avec méfiance, surtout quand l’information reçue est dominée par des conflits, des stéréotypes ou des nouvelles négatives.
Une distinction importante apparaît ici : ressentir plus d’affinité pour quelqu’un n’est pas forcément un préjugé ; considérer que quelqu’un vaut moins, est plus dangereux ou mérite moins d’opportunités parce qu’il est différent peut devenir de la discrimination.
L’affinité spontanée fait partie des relations humaines. Nous allons plus facilement vers ce qui nous est familier. Le problème commence quand nous transformons cette préférence initiale en critère pour décider qui mérite notre confiance, qui nous semble acceptable comme voisin, qui nous embaucherions, à qui nous louerions un logement ou de qui nous nous méfierions en le croisant dans la rue.
À ce moment-là, la familiarité cesse d’être un simple confort émotionnel et commence à fonctionner comme une frontière invisible.
Nous pouvons accepter naturellement que quelqu’un garde son accent latino-américain, sa musique, ses fêtes ou certaines coutumes de son pays, tout en regardant avec plus de suspicion le voile d’une femme musulmane, une barbe associée à une identité religieuse ou un groupe d’hommes marocains qui discutent dans un café. Ce n’est pas toujours le cas, bien sûr, mais quand cela arrive, il vaut la peine de se demander ce que nous interprétons vraiment : un comportement concret, ou un ensemble de significations que nous avions déjà associées à cette apparence ?
Une personne peut se sentir mal à l’aise face à ce qu’elle ne connaît pas. Ce malaise est humain. Ce qu’il faut revoir, c’est la conclusion que nous en tirons.
Ne pas connaître une culture ne fait pas de nous des personnes intolérantes. Mais utiliser notre méconnaissance comme preuve que cette culture est dangereuse nous empêche d’apprendre et peut nous amener à traiter injustement celles et ceux qui la représentent.
2. Le cerveau cherche la sécurité, mais ne distingue pas toujours le danger réel du danger imaginé
La psychologie sociale nous apprend que nous avons tendance à classer très vite les informations que nous recevons. Notre cerveau utilise nos expériences passées, des catégories apprises et des signaux de l’environnement pour s’orienter dans des situations complexes. Ce processus peut nous aider à réagir face à de vrais dangers, mais il peut aussi produire des erreurs de jugement.
Face à quelqu’un d’inconnu, nous n’avons pas toujours assez d’informations pour savoir comment il est. Alors nous pouvons nous appuyer sur des indices superficiels : son apparence, sa langue, sa façon de s’habiller, son accent ou le groupe auquel nous pensons qu’il appartient.
Le problème, c’est qu’une impression rapide n’est pas une connaissance réelle.
Si une personne a entendu pendant des années que certains immigrés sont liés à la délinquance, à l’extrémisme ou au manque d’intégration, elle peut commencer à voir leur présence comme un signal de danger. Elle n’a pas besoin d’avoir vécu elle-même une expérience négative. La répétition d’une association peut suffire pour que cela lui paraisse évident.
La recherche sur la menace perçue entre groupes sociaux a trouvé un lien entre le sentiment de menace et les attitudes négatives envers les groupes considérés comme extérieurs. Une analyse publiée dans Personality and Social Psychology Review, qui a rassemblé 95 échantillons, a étudié comment différentes menaces perçues —réelles, symboliques et liées à l’anxiété ou aux stéréotypes— sont associées à des attitudes défavorables envers d’autres groupes.
Cela ne prouve pas que toute inquiétude est imaginaire ni que les personnes qui ont peur agissent forcément avec de mauvaises intentions. Cela montre quelque chose de plus précis : la menace perçue peut influencer notre façon de juger les autres, et cette perception ne correspond pas toujours à une évaluation individuelle de leur comportement.
La sécurité est un besoin légitime. Nous voulons tous vivre tranquilles, pouvoir marcher dans notre quartier, protéger nos enfants et faire confiance à notre entourage. Il n’y a rien de mal à cela. L’erreur apparaît quand nous cessons d’évaluer des situations et des comportements concrets et que nous utilisons l’identité d’une personne à la place des preuves.
Un comportement intimidant mérite de l’attention, d’où qu’il vienne. Une menace doit être prise au sérieux. Un délit doit faire l’objet d’une enquête. Mais le simple fait qu’une personne soit marocaine, musulmane, latino-américaine ou africaine ne nous dit pas, à lui seul, si elle se comportera de façon respectueuse ou violente.
Quand nous confondons identité et danger, nous cessons d’observer la personne et nous réagissons à une image mentale.
Référence : Riek, Mania et Gaertner, Intergroup Threat and Outgroup Attitudes: A Meta-Analytic Review (2006). Consulter l’étude sur PubMed.
3. Le deux poids, deux mesures : quand l’erreur d’un seul devient la faute de beaucoup
L’un des phénomènes les plus délicats dans le débat public sur l’immigration est la généralisation collective.
Imaginons qu’un homme commette une agression. S’il appartient à un groupe que nous considérons comme proche, notre première réaction sera peut-être de nous demander ce qui l’a poussé à agir ainsi, quelles circonstances ont joué ou quelle est sa responsabilité individuelle. Nous ne justifierons pas forcément son comportement, mais nous l’analyserons comme le comportement d’une personne.
Imaginons maintenant que l’auteur appartienne à un groupe sur lequel existent déjà des préjugés. Dans ce cas, la conversation peut changer très vite : on ne parle plus seulement de l’agresseur, mais « des Marocains », « des musulmans » ou « des immigrés ». L’acte individuel devient une prétendue preuve de ce qu’est tout un groupe.
Il se produit ici un saut logique qu’il faut reconnaître : le fait qu’une personne appartienne à un groupe ne signifie pas que ce groupe soit responsable de ce qu’elle fait.
La nationalité n’est pas une personnalité. La religion n’est pas un diagnostic moral. Une culture ne transforme pas automatiquement tous ses membres en représentants de ses aspects les plus problématiques.
Cela n’empêche pas d’étudier des tendances en matière de délinquance, d’analyser des données fiables ou de débattre de problèmes concrets de vie commune. Cela signifie que ces questions doivent être examinées avec des preuves, du contexte et des critères comparables, et non avec des anecdotes choisies pour confirmer une opinion déjà faite.
Si des données montrent un problème précis, nous devons pouvoir en parler. Si une pratique porte atteinte aux droits d’une personne, nous devons pouvoir la remettre en question. Si quelqu’un commet un délit, il doit répondre de ses actes. Mais aucune de ces situations n’autorise à reporter automatiquement la responsabilité sur des personnes qui n’ont pas participé aux faits.
Le deux poids, deux mesures peut aussi fonctionner dans l’autre sens. En voulant éviter la discrimination, on peut minimiser un comportement nuisible lorsqu’il vient d’un groupe vulnérable. Ce n’est pas juste non plus. La compassion n’exige pas de nier la réalité, et l’égalité ne consiste pas à appliquer des critères différents pour protéger les uns et condamner les autres.
La cohérence consiste à garder le même principe pour tous : évaluer les faits, reconnaître les circonstances pertinentes et attribuer la responsabilité à qui de droit.
Une société mûre n’a pas besoin de choisir entre deux extrêmes : justifier tout ce que fait une personne immigrée ou soupçonner toutes les personnes qui partagent son origine. Elle peut condamner un acte sans condamner une identité.
Et cette différence, qui paraît simple, change profondément notre façon de vivre ensemble.
4. Le poids de l’actualité, des réseaux sociaux et des histoires répétées
La perception collective ne se forme pas seulement à travers les expériences personnelles. Elle se construit aussi avec les histoires que nous entendons, les images que nous voyons et les contenus qui circulent encore et encore.
Une information sur un délit peut être nécessaire et pertinente. Le problème n’est pas d’informer d’un délit commis par une personne étrangère. Le problème apparaît quand l’origine est utilisée pour frapper les esprits sans être pertinente, quand certaines associations sont répétées jusqu’à paraître inséparables, ou quand un épisode isolé est présenté comme la preuve d’une prétendue nature collective.
Les réseaux sociaux peuvent amplifier ce processus. Une courte vidéo, une image sans contexte ou un récit émotionnel peuvent circuler bien plus vite qu’une explication soignée des faits. De plus, nous avons tendance à prêter une attention particulière à ce qui confirme nos soupçons et à nous souvenir plus facilement des expériences qui nous ont fait peur, nous ont indignés ou nous ont fait rejeter quelque chose.
Un cercle vicieux peut ainsi se former : quelqu’un croit qu’un groupe est dangereux, prête plus d’attention aux nouvelles négatives à son sujet, les interprète comme une confirmation de sa croyance et devient encore plus méfiant. Les faits qui contredisent cette image peuvent passer inaperçus ou être considérés comme des exceptions.
L’inverse peut aussi arriver : une personne qui n’a eu que des expériences positives avec les membres d’un groupe peut l’idéaliser et ne plus voir ses problèmes réels. Les bonnes intentions ne protègent pas l’esprit humain des biais.
C’est pourquoi il faut distinguer une histoire frappante d’une tendance démontrée, une expérience personnelle d’une conclusion générale, un soupçon d’une preuve.
L’expérience d’une victime mérite le respect. La peur d’un voisin ne doit pas être ridiculisée. Mais on ne peut pas non plus utiliser la douleur d’une personne pour nourrir l’hostilité envers des millions de gens qui n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé.
Le même critère doit s’appliquer aux messages qui déshumanisent les immigrés et aux messages qui nient toute difficulté de vie commune. Ces deux extrêmes empêchent de comprendre la réalité dans toute sa complexité.
La question utile n’est pas seulement de savoir quelle information nous avons vue, mais quelle conclusion nous en avons tirée et si cette conclusion repose vraiment sur les faits.
5. L’islamophobie et l’expérience d’être regardé comme un suspect
La différence culturelle devient particulièrement complexe lorsqu’elle se mêle à la religion. Pour les personnes musulmanes, l’identité religieuse peut devenir un signe visible d’appartenance, surtout lorsqu’elle s’exprime par des vêtements, des pratiques ou des coutumes reconnaissables.
Pour qui regarde de l’extérieur, ces signes peuvent sembler une déclaration de valeurs qu’il ne connaît pas. Pour la personne qui les porte, ils peuvent représenter la foi, l’identité familiale, la tradition, un choix personnel ou un mélange de tout cela. Toutes les personnes musulmanes n’interprètent pas leur religion de la même façon, de même que tous les chrétiens, athées ou agnostiques ne partagent pas une seule vision du monde.
Pourtant, dans l’imaginaire collectif, l’islam peut être associé de façon simpliste à l’extrémisme, à l’inégalité entre les hommes et les femmes ou au rejet des coutumes occidentales. Quand cette association automatique se produit, une personne musulmane qui n’a exprimé aucune position peut être traitée comme si elle devait répondre de faits ou d’idées qui ne sont pas les siens.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas débattre de la liberté religieuse, de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la liberté de conscience ou de la protection des mineurs. Ce sont des sujets légitimes et importants. Cela veut dire qu’il faut les aborder en examinant des pratiques et des comportements concrets, sans supposer que toutes les personnes d’une religion les partagent ou les défendent.
Un rapport de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, publié en 2024 et fondé sur l’expérience de près de 10 000 personnes musulmanes dans 13 pays européens, a constaté que 47 % des personnes interrogées avaient subi une discrimination raciale au cours des cinq années précédant l’enquête. Le rapport a aussi documenté des problèmes dans des domaines comme l’emploi et le logement.
Ces résultats ne décrivent pas à eux seuls toutes les expériences des personnes musulmanes en Espagne, et ne signifient pas que toute interaction sociale soit marquée par la discrimination. Ils montrent en revanche que le rejet lié à la religion, à l’origine ethnique ou à l’apparence est un phénomène réel qui mérite l’attention.
En Espagne, une enquête sur l’intolérance et la discrimination envers les personnes musulmanes publiée par l’OBERAXE en 2020 a aussi recueilli des perceptions d’islamophobie et des difficultés dans des domaines comme l’accès à l’emploi et au logement.
Ces sources ne nous obligent pas à nier les différences culturelles ni les problèmes de vie commune. Elles nous rappellent qu’il faut aussi regarder l’autre côté de la relation : ce qui se passe quand une personne est jugée sans cesse à travers une identité que d’autres interprètent avant de la connaître.
Quand quelqu’un sent qu’il doit prouver encore et encore qu’il est pacifique, honnête ou respectueux simplement parce qu’il est musulman ou marocain, il ne se trouve plus sur un pied d’égalité. Il est placé dans une position de soupçon préventif.
Et un soupçon qui se maintient même en l’absence de tout comportement concret peut finir par fermer des portes, réduire les opportunités et rendre plus difficile précisément l’intégration que l’on attend de cette personne.
Sources :
- Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, Being Muslim in the EU (2024). Rapport complet.
- OBERAXE, Enquête sur l’intolérance et la discrimination envers les personnes musulmanes en Espagne (2020). Résultats publiés.
6. La responsabilité individuelle et les limites de la vie commune
Une réflexion équilibrée sur l’immigration doit éviter une confusion fréquente : reconnaître qu’une personne peut subir une discrimination ne signifie pas que tous ses comportements sont acceptables. De même, exiger qu’elle réponde d’un comportement ne signifie pas qu’il faille mépriser son origine.
Les sociétés ont besoin de règles de vie commune. La violence, l’intimidation, les abus, la contrainte et l’atteinte aux droits d’autrui ne deviennent pas acceptables parce qu’ils ont une justification culturelle ou religieuse. Personne ne devrait être obligé de renoncer à sa liberté, à sa sécurité ou à sa dignité pour éviter un conflit avec la communauté à laquelle il appartient.
Cela inclut, par exemple, l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, la liberté de choisir ses propres croyances, le respect de celles et ceux qui pensent autrement et la possibilité de vivre sans menaces. Ce sont des principes à défendre sans exceptions fondées sur l’origine de qui les enfreint.
Mais nous devons aussi nous demander si nous exigeons ces règles de façon cohérente. Contestons-nous une attitude sexiste avec la même fermeté quand elle vient d’un homme né en Espagne que d’un homme étranger ? Condamnons-nous la violence conjugale sans en faire une caractéristique d’une nationalité ? Reconnaissons-nous qu’une personne peut défendre des valeurs démocratiques tout en gardant une identité culturelle ou religieuse différente de la nôtre ?
L’intégration ne devrait pas signifier que tout le monde doit s’habiller pareil, manger la même chose, croire à la même chose ou abandonner toute référence à sa culture d’origine. Ce serait confondre vie commune et uniformité.
S’intégrer, c’est pouvoir participer à la société, connaître et respecter ses règles, nouer des relations avec d’autres personnes et partager un cadre de droits et de responsabilités. Il peut y avoir différentes façons de vivre dans ce cadre. Ce qu’il ne devrait pas y avoir, c’est un deux poids, deux mesures qui permette certains comportements aux uns et les condamne chez les autres pour des raisons d’identité.
Il ne serait pas raisonnable non plus d’exiger d’une personne qu’elle représente toujours le meilleur de sa communauté pour être acceptée. Personne ne devrait avoir à être exemplaire pour être traité dignement. La dignité de base n’est pas un prix réservé à ceux qui ne se trompent jamais.
La responsabilité individuelle fonctionne dans les deux sens : personne ne doit être condamné pour les actes d’autrui, et personne ne doit être dispensé de répondre des siens.
7. La psychologie transpersonnelle : regarder au-delà de l’identité que nous avons appris à défendre
Dans une perspective inspirée de la psychologie transpersonnelle, nous pouvons ajouter une question qui va au-delà des catégories sociales : que se passe-t-il en nous quand nous sentons que quelqu’un de différent menace notre façon de comprendre le monde ?
La psychologie transpersonnelle explore, entre autres, la conscience, le sentiment d’identité, l’expérience humaine et la possibilité d’élargir notre regard au-delà d’une vision limitée du moi. Il n’est pas nécessaire de la présenter comme la seule explication scientifique des préjugés ; elle peut servir de regard complémentaire pour réfléchir à notre identification à nos croyances et à la façon dont nous construisons la frontière entre « nous » et « eux ».
Chaque personne se construit une identité à travers sa famille, son éducation, ses expériences, sa langue, ses valeurs et son environnement. Cette identité peut nous apporter stabilité, appartenance et sens. Nous avons besoin de sentir que nous faisons partie de quelque chose et que notre monde a une certaine cohérence.
Mais lorsque nous nous identifions de manière rigide à nos coutumes, nous pouvons finir par voir les différences comme une menace personnelle. Une pratique inconnue n’est plus simplement quelque chose que nous ne partageons pas : elle commence à nous paraître une provocation, un défi ou une tentative de changer ce que nous considérons comme nôtre.
Parfois, le rejet de l’autre peut être lié à une difficulté à supporter l’incertitude. Ce qui est différent nous rappelle que notre façon de vivre n’est pas la seule possible, qu’il existe d’autres systèmes de croyances et que nous ne contrôlons pas complètement le monde qui nous entoure.
Le reconnaître ne signifie pas que toute peur a une explication psychologique profonde ni que nous pouvons connaître les motivations de quelqu’un sans l’écouter. Cela signifie qu’avant de transformer notre malaise en jugement moral sur une autre personne, nous pouvons nous demander quelle part de notre réaction vient de faits observables et quelle part naît de nos propres interprétations.
Il y a une différence entre dire « je ne comprends pas cette coutume » et affirmer « celui qui pratique cette coutume est inférieur ». Entre dire « ce comportement m’inquiète » et conclure « les personnes de cette origine sont dangereuses ». Entre défendre une valeur qui nous est chère et avoir besoin que les autres soient identiques à nous pour nous sentir en sécurité.
Le regard transpersonnel nous invite à observer notre identité sans en rester complètement prisonniers. Nous pouvons aimer notre culture, nous sentir liés à notre pays et défendre les valeurs que nous jugeons essentielles sans faire de cette appartenance une mesure absolue de la valeur des autres.
La maturité ne consiste pas à n’avoir ni préférences, ni différences, ni limites. Elle consiste à les reconnaître sans perdre la capacité de voir l’autre comme un être humain complexe, et non comme une étiquette.
En ce sens, le travail intérieur ne remplace pas les solutions sociales, éducatives ou communautaires. Il les complète. Une personne peut avoir besoin de revoir ses préjugés, mais elle a aussi besoin de vivre dans un environnement où l’information est rigoureuse, où les relations sont possibles et où les comportements sont évalués selon des critères clairs.
8. L’ombre collective : ce que nous condamnons à l’extérieur et avons du mal à reconnaître en nous
Une réflexion psychologique plus profonde peut nous amener à observer un phénomène connu dans plusieurs courants de la psychologie sous le nom de projection : parfois, nous attribuons aux autres des caractéristiques, des pulsions ou des défauts qu’il nous est difficile de reconnaître en nous-mêmes. Toute critique envers les immigrés n’est pas une projection, et il ne serait pas juste de diagnostiquer une société entière à partir de ce concept. Mais il peut servir de question pour s’observer soi-même.
Quand nous décrivons un groupe comme agressif, intolérant, sexiste ou incapable de vivre avec les autres, il vaut la peine d’examiner les comportements concrets que nous montrons du doigt et de nous demander si nous utilisons le même critère pour observer notre propre entourage.
Le sexisme disparaît-il parce que celui qui l’exerce est né ici ? La violence devient-elle moins grave quand elle est commise par quelqu’un de notre communauté ? L’intolérance cesse-t-elle d’en être quand elle vise une religion qui nous paraît étrangère ? Le manque de respect devient-il une défense culturelle légitime quand c’est nous qui le pratiquons ?
Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan des situations différentes ni de nier qu’il existe des différences importantes entre les contextes culturels. Il s’agit de ne pas utiliser la critique des autres cultures comme un moyen de ne plus examiner la nôtre.
Toute société a des aspects dont elle peut être fière et d’autres qu’elle doit améliorer. Aucune communauté n’est composée uniquement de personnes exemplaires, et aucune n’est condamnée à reproduire toujours ses pires comportements.
Quand nous reconnaissons cette complexité, nous pouvons critiquer une pratique sans mépriser toute une population. Nous pouvons aussi apprendre de personnes différentes sans les idéaliser ni en faire des modèles parfaits.
La véritable ouverture ne consiste pas à considérer que tout se vaut. Elle consiste à être assez honnête pour appliquer nos principes de façon cohérente, même quand cela nous oblige à remettre en question les idées avec lesquelles nous avons grandi.
9. Que se passe-t-il quand une personne vit en permanence sous le soupçon ?
La façon dont une société regarde un groupe peut influencer les opportunités et les relations que ses membres trouvent. Si une personne sent que son origine suscite de la méfiance au travail, lorsqu’elle cherche un logement ou dans les échanges quotidiens, elle peut ressentir de la frustration, de l’isolement ou un sentiment persistant de ne pas avoir sa place.
Cela ne veut pas dire que toute difficulté d’intégration vient de la discrimination, ni que la personne concernée n’a aucune responsabilité dans ses décisions. L’intégration dépend de nombreux facteurs : la langue, la formation, l’emploi, le logement, les liens sociaux, les attentes, les expériences passées et la volonté de participer à la société, entre autres.
Mais l’acceptation sociale compte aussi. Si une personne respecte les règles, travaille, apprend la langue et cherche à nouer des liens, mais continue d’être traitée comme une suspecte à cause de son apparence ou de sa religion, elle peut finir par sentir que ses efforts ne suffisent jamais.
Ce phénomène pose une contradiction : nous attendons des immigrés qu’ils se sentent partie prenante de la société, mais nous leur rappelons parfois sans cesse que nous les considérons comme étrangers à celle-ci.
La recherche sur le contact entre groupes apporte ici un éclairage utile. Une méta-analyse de Pettigrew et Tropp, publiée en 2006 et fondée sur 713 échantillons indépendants issus de 515 études, a montré que le contact entre membres de groupes différents est généralement associé à une baisse des préjugés. Une autre analyse de ces chercheurs, publiée en 2008, a étudié les mécanismes possibles et a trouvé un rôle important pour la diminution de l’anxiété dans le contact, le développement de l’empathie et la capacité à adopter le point de vue de l’autre.
Ces résultats ne signifient pas que n’importe quel contact produise automatiquement de la confiance. Les expériences négatives, les relations inégales et les conflits mal gérés peuvent renforcer les distances. Mais ils soutiennent une idée importante : les relations réelles peuvent nous aider à corriger des images simplifiées qui persistent quand nous ne connaissons l’autre qu’à travers des étiquettes ou les récits d’autrui.
Références :
- Pettigrew, T. F. et Tropp, L. R., A Meta-Analytic Test of Intergroup Contact Theory (2006). Consulter l’étude.
- Pettigrew, T. F. et Tropp, L. R., How Does Intergroup Contact Reduce Prejudice? (2008). Consulter la publication.
La vie commune a besoin d’occasions de rencontre, mais aussi de conditions adaptées : sécurité, respect, égalité de traitement et espaces où les personnes peuvent entrer en relation sans se sentir obligées de représenter tout leur groupe. Partager une rue ou un immeuble ne suffit pas. Il faut qu’il soit possible de construire la confiance à travers des expériences concrètes.
10. Que pouvons-nous faire pour mieux vivre ensemble sans nier les problèmes ?
Si nous acceptons que la vie commune se construit entre personnes, familles, voisins et communautés, les solutions doivent aussi commencer dans ces espaces du quotidien. Tout ne dépend pas des grands discours ni des débats institutionnels. Certains changements peuvent se produire dans notre façon de communiquer, de poser des limites et d’entrer en relation avec ceux qui vivent autour de nous.
Premièrement, séparer les faits des généralisations. Quand un délit ou un conflit survient, il convient de parler de ce qui s’est passé, des responsables et des circonstances qui peuvent être prouvées. S’il existe une tendance qui mérite d’être étudiée, elle doit être analysée avec des données comparables. Une anecdote peut être importante, mais elle ne suffit pas à décrire toute une population.
Deuxièmement, défendre les règles de vie commune avec cohérence. La violence, le harcèlement, les menaces, la contrainte et l’atteinte aux droits d’autrui doivent être traités sérieusement, quel qu’en soit l’auteur. Il ne s’agit pas d’adoucir les problèmes par peur de paraître intolérant, mais d’éviter que l’indignation se transforme en discrimination collective.
Troisièmement, favoriser la connaissance mutuelle sans imposer l’amitié. Personne n’est obligé d’avoir une relation proche avec tout le monde. Mais une communauté peut faciliter des espaces de rencontre au quotidien : associations de quartier, activités sportives, projets culturels, initiatives locales et collaborations où les personnes se connaissent par ce qu’elles font, et pas seulement par ce qu’elles semblent être.
Quatrièmement, accorder de l’importance à la langue, à la participation et à l’autonomie. Apprendre la langue du lieu, connaître les règles de vie commune, accéder à la formation et à l’emploi et participer à la vie de la communauté peut faciliter l’intégration. Ces possibilités doivent aller de pair avec la responsabilité personnelle et des attentes réalistes. L’intégration ne se fait pas automatiquement, mais elle ne s’améliore pas non plus quand on ferme la porte à celles et ceux qui essaient de participer.
Cinquièmement, apprendre à penser de façon critique. Adultes comme jeunes ont besoin d’apprendre à distinguer une information vérifiée, des rumeurs, des images sorties de leur contexte et des messages conçus pour provoquer la peur ou l’indignation. L’éducation interculturelle ne devrait pas se limiter à demander de la tolérance : elle devrait aussi permettre de débattre des différences, de repérer les préjugés et de comprendre les droits et responsabilités partagés.
Sixièmement, écouter celles et ceux qui vivent les conflits sans transformer une expérience en verdict collectif. Les voisins qui subissent des problèmes de vie commune doivent pouvoir les exprimer sans être disqualifiés d’avance. Et les personnes immigrées qui vivent des discriminations doivent pouvoir les expliquer sans que leur témoignage soit écarté automatiquement. Écouter une partie n’oblige pas à faire taire l’autre.
Septièmement, évaluer les résultats au lieu de se contenter de bonnes intentions. Si une initiative pour mieux vivre ensemble ne fonctionne pas, il faut chercher pourquoi. S’il y a des conflits récurrents, il convient d’en identifier les causes et d’agir dessus. La vie commune ne s’améliore pas en répétant des mots comme respect, diversité ou intégration, mais quand les personnes peuvent vivre en sécurité, participer dans des conditions raisonnables et régler leurs différends sans recourir à l’hostilité.
L’objectif n’est pas que nous pensions tous pareil ni que les différences culturelles disparaissent. C’est de construire une vie commune où ces différences peuvent exister sans devenir automatiquement des motifs de soupçon, et où les limites nécessaires s’appliquent avec clarté et justice.
11. La question que nous devrions vraiment nous poser
Quand nous parlons d’immigration, nous concentrons généralement toute notre attention sur celles et ceux qui arrivent : s’ils vont s’adapter, s’ils vont respecter nos coutumes, s’ils vont travailler, apprendre la langue ou partager nos valeurs. Ce sont des questions légitimes. Mais la réflexion reste incomplète si nous n’examinons jamais l’autre moitié de la relation : comment nous accueillons, comment nous interprétons et comment nous traitons celles et ceux qui arrivent.
Sommes-nous prêts à connaître avant de juger ? Pouvons-nous accepter que quelqu’un ait une autre religion sans voir cette différence comme une menace ? Sommes-nous capables de dénoncer un comportement inacceptable sans l’attribuer à toute une nationalité ? Appliquons-nous les mêmes critères de responsabilité aux personnes qui nous sont proches et à celles qui nous paraissent étrangères ?
Nous devons aussi nous demander si nous confondons intégration et obligation de nous ressembler. Une personne peut respecter les règles de vie commune tout en gardant sa langue familiale, ses fêtes, ses recettes, ses liens religieux ou sa propre façon de comprendre la vie. La diversité n’efface pas le besoin d’accords communs, mais ces accords n’exigent pas que nous ayons tous la même identité.
De la même façon, celui qui arrive dans une nouvelle société doit comprendre que vivre ensemble implique des responsabilités. Le respect doit être réciproque. On ne peut pas demander aux autres d’accepter des comportements qui portent atteinte à leurs droits, ni utiliser son origine culturelle comme excuse pour échapper aux règles communes.
L’essentiel est de tenir les deux idées à la fois : tous les comportements ne sont pas acceptables, mais personne ne doit être condamné d’avance parce qu’il appartient à un groupe.
Cela demande une maturité individuelle et collective. Cela demande de supporter un certain malaise face à l’inconnu sans le transformer immédiatement en rejet. Cela demande d’admettre que nous pouvons avoir peur et, malgré tout, d’examiner si cette peur est justifiée. Cela demande de reconnaître les problèmes réels sans les laisser devenir des explications faciles sur des millions de personnes.
Et cela demande de se rappeler que la confiance ne naît pas d’une étiquette. Elle se construit par les actes, la cohérence et la façon dont nous nous traitons au fil du temps.
Conclusion : la vie commune commence quand nous cessons de confondre différence et danger
L’immigration pose de vrais défis. Il y a des différences culturelles qui demandent du dialogue, des difficultés d’intégration qu’il faut traiter, des règles à respecter et des comportements à remettre en question. Nier ces questions n’aide personne. Mais transformer les personnes en symboles de toutes les peurs qu’une société accumule n’aide pas non plus.
Une personne ne cesse pas d’être responsable de ses actes parce qu’elle est immigrée, mais elle ne devient pas non plus responsable des actes d’autrui parce qu’elle partage une nationalité, une religion ou une apparence.
Le problème le plus profond n’est peut-être pas que nous ressentions de l’affinité pour certaines cultures et de la méfiance envers d’autres. L’affinité ne se commande pas. Le véritable défi est d’éviter que cette inclination spontanée devienne un jugement définitif sur la valeur, la dignité ou la dangerosité des autres.
Nous pouvons nous sentir plus proches de ceux qui partagent notre langue. Nous pouvons avoir des doutes sur des coutumes que nous ne connaissons pas. Nous pouvons défendre fermement l’égalité, la sécurité, la liberté et le respect. Ce que nous n’avons pas besoin de faire, c’est transformer ces préférences, ces doutes et ces principes en une condamnation automatique de ceux qui vivent autrement.
D’un point de vue psychologique, vivre ensemble exige d’apprendre à distinguer ce qui se passe à l’extérieur de ce que notre esprit interprète ; d’un point de vue transpersonnel, cela nous invite à ne pas confondre notre identité avec une mesure universelle de l’humanité. Et d’un point de vue social, cela nous rappelle que les problèmes se résolvent mieux quand ils sont analysés avec rigueur, que les responsabilités sont attribuées avec justice et que l’on crée les conditions pour que les personnes puissent vraiment se connaître.
Il ne s’agit pas d’ouvrir les portes sans discernement ni de les fermer par peur. Il s’agit de regarder la réalité avec honnêteté, de garder des limites claires et d’éviter que le préjugé remplace la connaissance.
Au fond, la question ne devrait pas être seulement de savoir quel type d’immigré nous sommes prêts à accepter. Nous devrions aussi nous demander quel type de société nous voulons construire et quels critères nous utilisons pour décider qui mérite notre confiance.
Car une vie commune saine ne consiste pas à penser que tout le monde est bon, mais à comprendre que personne ne devrait être considéré comme coupable avant d’avoir fait quoi que ce soit.
Et peut-être que le vrai progrès n’arrivera pas le jour où nos différences disparaîtront, mais le jour où nous serons capables de vivre avec elles sans renoncer ni à nos principes ni à notre humanité.